Censure

Publié le par Alain

Trouvé cette explication pour la censure sur un forum spécialisé 14-18, proposé sans copyright par son auteur :

Tous les soldats, officiers ou hommes de troupe, écrivent, et presque tout le temps: aux parents, à l’épouse, aux amis de la famille, aux camarades de combat, même peu éloignés, car il est difficile, voir impossible, de se déplacer. Pour beaucoup, écrire va devenir une habitude, presque une manie.
Ces lettres sont toujours d’une lecture émouvante si l’on s’avise que ceux qui les écrivaient n’étaient jamais certains d’être encore vivants lorsqu’elles atteindraient leurs destinataires. Acharnement quotidien à faire savoir qu’on est en “bonne santé”, mais aussi, et la correspondance de Noël le montre bien, nécessité d’entretenir un aller-retour constant de colis apportant un complément indispensable de nourriture, de tabac et souvent de linge (renvoyé par la famille après lavage). Lettres et colis sont aussi nécessaires au moral du soldat que les boules de pain, la soupe, le quart de jus et le pinard.
Tous étaient avides de nouvelles, tous voulaient rassurer. Au fond, tous espéraient ne pas être oubliés.
Un certain nombre d’associations caritatives, alertées par la commandement très conscient de ce problème, “inventèrent“ les “marraines de guerre“. Cela permit aux soldats sans courrier, parce originaires des territoires occupés, d’avoir une interlocutrice. On découvrit même, après enquête, qu’une officine suisse, proche de “la Croix rouge“, mais manipulée par les services secrets allemands, tentait par ce biais de soutirer des renseignements militaires aux soldats français, en leur faisant poser des questions précises par des marraines de guerre “expérimentées”. A l’inverse, existe aussi, la trace d’une tentative d’intoxication des Allemands par le canal du courrier adressé aux prisonniers français en Allemagne.
Cette correspondance avait l’avantage d’être gratuite. La ”Franchise militaire”, n’étant en fait que l’extension généralisée d’une facilité réduite à un timbre par semaine en temps de paix. La guerre venue, “Le Trésor et Postes”, administration militaire unique, commune aux deux services, oblitéra sans frais les correspondances des soldats et la gigantesque masse du courrier qui leur était adressé.
Le B C O (Bureau central de la Poste militaire), installé au Conservatoire National de Musique de Paris, triait cette marée par secteurs postaux, à chaque numéro correspondait une division. Les sacs dirigés ensuite sur des “Bureaux frontières”, à la limite de la zone des armées, étaient acheminés par “des ambulants d’Armée vers les “vaguemestres d’étapes" qui les répartissaient entre “les bureaux divisionnaires” où s’effectuait le tri par régiment. Les enveloppes étaient remises enfin aux vaguemestres des compagnies qui s’efforçaient, quelle que soit la situation, de les faire parvenir et assuraient, trop souvent hélas, la triste mission de renvoyer le courrier avec la sinistre mention : “le destinataire n’a pu être touché à temps“. L’acheminement du courrier venant du front se faisait par le chemin inverse, les bureaux divisionnaires le frappant de leur timbre, appliquant le cas échéant, les mesures de “retard systématique“ selon les instructions reçues.
A ces différentes étapes, le contrôle s’exerçait concurremment à celui pratiqué de temps en temps, au départ, par un officier de l’état major du régiment. La censure pèse sur la sincérité de toutes les correspondances de soldats, fussent-ils de haut rang. ”Anastasie”, la censure, fut vite aussi célèbre que ”Rosalie”, la baïonnette. Noël évoque son existence à plusieurs reprises. Il nous a donc semblé opportun de dresser, un court historique retraçant les étapes de la mise en place de cet organisme et de son évolution au cours de la guerre.
Dès la mobilisation, la censure est établie sur le courrier des hommes en campagne, quel que soit leur grade. Le contrôle s’applique aussi de façon assez stricte à la correspondance venant de l’intérieur en direction du front. Officiellement, il s’agit d’éviter la divulgation des mouvements de troupe. La vague ”d’espionnite” qui sévit alors sur toute la France entretient un climat général de soupçon. Les correspondances privées et commerciales à destination de l’étranger sont donc toutes lues avant de franchir nos frontières et les télégrammes très étroitement surveillés. En octobre 14, par exemple, l’officier du XVème  Corps assurant le service de censure à Nîmes, rend compte, directement au Ministre de la Guerre, que quelques télégrammes émanant du Consulat de Belgique à Marseille lui paraissent suspects. L’enquête, menée immédiatement, montre qu’en réalité, il s’agit de régler un problème de fournitures militaires concernant les peaux des animaux abattus par le service des subsistances de l’Armée belge repliée en France, mais que le langage employé laisse planer, en effet, un doute sur le sens des messages transmis.
Le télégraphe, resté libre dans la zone des armées, puisque les Etats-majors, au début de la guerre utilisent, fort imprudemment d’ailleurs, les lignes civiles pour leurs communications, va très vite faire l’objet d’une surveillance renforcée, lorsqu’on s’apercevra que les officiers s’en servent pour tourner le contrôle postal et donner à leurs familles des indications trop précises sur leurs lieux de cantonnement.
Combiné avec ces mesures, “le retard systématique” est généralisé dans la “zone d’avant“ dès le 25 novembre 1914. Au départ, comme à l’arrivée, les lettres sont bloquées au moins trois jours, et les militaires ont la possibilité d’augmenter le délai jusqu’à huit jours. En principe il s’agit de préserver le secret de la mise en place des offensives. Les comptes rendus de “censeurs” parvenant au Q.G. montrent cependant que les infractions se multiplient. Le 22 décembre 1914, Joffre est obligé de rappeler que :
“les militaires ne doivent donner dans leur correspondance, aucune indication, ni sur la localité où ils se trouvent, ni sur le déroulement des opérations”
A la suite de quoi les commandants d’unités recevront des consignes encore plus strictes, destinées en réalité à limiter la diffusion d’informations sur la très mauvaise situation des armées françaises en ce terrible hiver 1914-15.
Le 4 janvier 1915, “le contrôle postal militaire” est officiellement institué sous forme de “ visites inopinées” dans les bureaux de Trésorerie, (on met en service à ce moment là, les fameuses " bandes modèle N°509" du Contrôle de la correspondance aux armées et les cachets “Contrôlé par l’autorité militaire”), assorti de la menace, clairement formulée, d’interdire aux militaires de clore leurs lettres.
La lecture des lettres censurées,-dont on n’a conservé que des extraits recopiés, puisque les lettres saisies, sauf celles transmises au Ministre, étaient détruites-, montre que ces mesures mal connues des soldats n’atteignent pas le but recherché.
Au front le mécontentement grandit et les familles en sont informées. Les lettres de Noël de cette époque le disent très explicitement et lui auraient valu la prison si elles avaient été arrêtées (voir lettres du 6-7-8 février 1915).
Un autre mécontentement se fait jour, celui des entreprises, dont la correspondance commerciale est entravée -disent-elles- par le “retard systématique“ mais qui en réalité sont gênées de voir certaines de leurs curieuses transactions révélées au grand jour. Le censeur de Pontarlier découvrira ainsi qu’une entreprise française continue à fournir du coton à une entreprise suisse alors même que tout le monde sait que celle-ci commerce avec les Allemands.
Excipant des retards ainsi provoqués, les entreprises Peugeot et Japy demandent au Ministre du Commerce que leur courrier échappe à la règle commune. Ce que l’officier censeur de la région refuse catégoriquement.
Les pressions sont telles que le 5 février 1915, le Ministre du Commerce et des Postes demande officiellement à son collègue de la Guerre un assouplissement de la règle du retard systématique. Celui ci transmet à Joffre qui saisit l’occasion, et le 2 mars fait parvenir au cabinet du Ministre un “projet à soumettre au Gouvernement”, organisant “les Commissions de contrôle postal”, dans les moindres détails, les conditions de leur fonctionnement, la légalisation de la saisie du courrier. Il rappelle au passage “qu’il conviendra que les agents des Postes, mieux informés des droits du Commandement en temps de guerre, cessent de s’opposer à des ordres donnés dans leur forme légale” et précise les formes d’application du retard systématique.
En dépit de cela, les exigences des militaires s’accroissent encore. Le 15 Avril par exemple, pour éviter les risques de diffusion des mauvaises nouvelles susceptibles de tarir le recrutement de tirailleurs il est décidé qu’ils ne communiqueront plus avec leurs familles que par le truchement de leurs officiers et au moyen de cartes postales proposant en arabe un certain nombre de formules toutes faites.
Les officiers censeurs “font de plus en plus de zèle”, ouvrent sciemment la correspondance des membres du Parlement et des Ministres, malgré l’interdiction qui leur a été notifiée le 11 juillet 1915. Le Ministre de la Guerre a beau demander une enquête à chaque bavure, rien n’y fait. (La plus flagrante date du 7 décembre 1915, elle concerne Jules Guesdes, alors au gouvernement. Mais il est vrai qu’il était socialiste, pas très bien vu des militaires et que l’affaire Sarrail était encore toute fraîche).
La correspondance entre ”civils de l’intérieur” était aussi l’objet d’une certaine attention et trace est restée, dans le courrier du Ministre de la Guerre, de sévères admonestations adressées à des personnes de haut rang qui s’étaient laissées aller à des écrits privés trop défaitistes.
Le 9 juillet 1915 paraît un document de travail qui débouche sur un texte définitif instaurant une surveillance constante et générale sur le courrier. Ce texte du 27 juillet en vigueur toute la durée de la guerre, sera suspendu le 21 novembre 1918.
Les lettres des militaires devront donc désormais être déposées ouvertes dans les boites des vaguemestres et non dans les bureaux de Poste civils. “Le colportage” du courrier est interdit ( on désigne sous ce terme, son transport par des tiers, soldats partant ou revenant de permission, civils autorisés à se rende dans la zone des armées). Les commissions de censure, invitées à lire le plus grand nombre possible de lettres par opération (environ 250), rendront désormais compte de leurs investigations au moyen d’une grille d’analyse standardisée et proposeront des sanctions selon un barème précis.
Les grands bureaux qui “filtrent” tout le courrier établiront des comptes rendus que l’on exige sincères. “L’opinion profonde“ des civils et des militaires devait ainsi en principe remonter jusqu’au G.Q.G. On crée un Service du Moral à la tête duquel on place le Lieutenant Bruyant. Confié au Lieutenant Duval par le Général Pellé le Contrôle postal rattaché au Service du renseignement réunit bientôt deux cents officiers. Mais leur travail, souvent remarquablement rédigé, les textes de Louis Gillet, par exemple, sont des modèles de synthèse, n’est finalement exploité par le Commandement que pour organiser la répression.
J. de Pierrefeu écrira dans G.Q.G secteur 1:

“J’ai pu constater qu’à l’Etat-major, on avait vite fait de mettre sur le dos des donneurs de mauvais conseils, des tracts et des brochures le mécontentement de l’armée. La tendance régnait trop de considérer les hommes comme des entités, comme des espèces d’automates obéissant à des impulsions extérieures. Chaque fois qu’il se manifestait un état d’esprit général dans la troupe, on était porté à se demander qui les lui inspirait. On semblait ignorer que des idées et des sentiments peuvent naître spontanément dans les esprits et les cœurs en face de certains événements.”

S’ils avaient pris au sérieux les informations communiquées dés la fin février 17 par le Service du Moral, les généraux des Corps d’Armée concernés auraient senti venir la crise qui suivit les malheureuses offensives de mars-avril 17 et auraient apporté remèdes et améliorations à la situation des soldats, bien avant que les mutineries n’éclatent.
Il faudra les premiers incidents dans les gares de transit pour que le Ministre de la Guerre réclame un document quotidien sur le moral des troupes. (Il faut dire que malgré les horreurs du Chemin des Dames, Nivelle et ses méthodes avaient conservé des partisans).

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Publié dans blogduboucher

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