15 juin 1915

Publié le par Alain

Le 15 juin 1915

 

Ma chère Margot,

 

Je viens de recevoir ta lettre du 11, et en même temps les fraises annoncées, mais malheureusement elles étaient comme les autres : complètement pourries. Je t'avais défendu de m'en envoyer, mais tu as été plus vite que mes lettres, tu l'as fait pour me faire plaisir. Je t'en remercie bien des fois, mais il faudra plus en envoyer, cependant ces dernières étaient bien emballées. En général, il faudrait envoyer que des affaires qui puissent se conserver.

En effet, ma lettre en réponse à ta lettre et à celle de ce fameux Léon n'était pas bien plaisante, mais que veux-tu, c'est très juste que nous partagions nos ennuis comme c'est convenu l'un à l'autre : tu dois rien me cacher, ni moi non plus. Mais tu comprends, ça ne pouvait guère me faire plaisir, ne crois pas que je n'ai pas confiance en toi, (…), je ne me tourmente pas à ce sujet, je sais très bien que tu ne veux pas profiter de mon absence pour avoir des bons amis, malgré que la guerre durerait deux ans. Je ne me tourmente pas à ce sujet, je ne suis pas comme beaucoup de camarades qui en revenant de la guerre, s'ils reviennent, trouverons des souvenirs peu agréables, comme des femmes que leurs maris leur apporteront des souvenirs également, c'est-à-dire des maladies vénériennes qu'ils auront attrapé à faire la Noce avec des femmes. Nous parlons, c'est des choses qui sont arrivées et qui arrivent tous les jours, c'est malheureux, mais c'est comme cela. C'est plutôt pour parler de la vie actuelle.

Ma chère Margot, ne te tourmente pas au sujet des boniments que peut me faire Léon, sur le moment ça me contrarie, d'autant plus que nous avons assez d'ennuis comme cela ; mais je le connais bien, alors tâche toujours de radoucir la chose. Ca me contrarie assez de ne pas lui dire ma façon de penser.

En effet quand arrivera-t-il ce jour où je reviendrai et que nous pourrons nous débarrasser de ce citoyen ? Il ne faudra pas encore faire connaître les ennuis qu'il m'aura causés, il faudra que je l'expédie en bonne intelligence car ensuite il serait encore plus nuisible qu'utile ; il verra plus tard ça lui portera peut-être pas chance, espérons-le.

Sur ton bout de papier que tu as rajouté à ta lettre, tu me demandes comment il faut que tu m'écrives. Je pense que tu m'écriras comme par le passé, en me disant tout ce qui se passe, et tous les ennuis, comme moi je peux te dire les miens ; il y a que par moment comme cela que l'on dit des choses naturellement que l'on ferait pas. Ne te tourmente pas de tout cela, le principal c'est la santé ; en ce moment-ci, ça va. Moi l'autre jour, j'ai été indisposé, mais ça va bien mieux, je suis très bien portant pour le moment, et je voudrais finir la campagne comme cela.

Ma chère Margot, hier j'ai eu des nouvelles du pays très fraîches, non pas par écrit, par bouche: j'ai vu Georges Lecletan (???) de Gatinelle qui s'en allait sur le front (rayé : [nous avons pas pu causer longtemps]). Nous, nous étions à faire l'abattoir comme ils passaient, et j'ai couru et j'ai dû l'accompagner environ 100 mètres; nous n'avons pas pu causer bien longtemps, ça m'a fait plaisir de le voir et lui aussi. Peut-être je le verrai ces jours-ci, tu donneras le bonjour à sa mère et à sa femme, et tu leur diras que nous nous sommes rencontrés, mais nous n'avons pas pu trinquer ensemble.

J'ai reçu le mandat de 10 F, je te remercie.

Ma chère Margot, je termine ma lettre en t'embrassant mille fois de tout mon cœur par écrit en attendant de le faire autrement.

Ton petit mari qui t'aime pour la vie.

E. Vallet

Embrasse bien fort et de tout ton cœur ces deux petites bonnes femmes, en attendant que je puisse le faire moi-même aussi. Ainsi que le Papa, la Maman Vincent et grand'mère Rousseau. A ce soir le plaisir de te lire.

Publicité

Publié dans blogduboucher

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article