02 octobre 1914
Ma chère Marguerite
Ne te tourmente pas pour l’instant, il y en a d’autres qui sont plus malheureux que moi.
J’ai cessé d’aller à la division marocaine.
Nous sommes remplacés par des bordelais qui sont arrivés ces jours-ci. Je ne fais plus que l’abattoir et de temps en temps, les distributions du 9ème corps, mais nous allons beaucoup moins loin (…)beaucoup plus en par ici de la ligne du feu.
Lorsque je ne vais pas en distribution, nous avons repos jusqu’à midi, et depuis le matin six heures jusqu’à midi dans cet intervalle, je m’arrange aussitôt mon café fait, de me débrouiller dans un autobus, d’aller chercher soit un beau morceau de faux filet pour faire des biftecks, soit un gigot de mouton ou des côtelettes. On fait cuire ça à partir de onze heures, de cette façon je ne mange pas la soupe. Nous sommes 5 dans l’équipe et chacun notre tour, nous achetons un bidon de vin rouge.
Le comte est dans mon équipe, je te garantis qu’il est bien propre, il ne s’est peut-être pas lavé deux fois depuis que nous sommes en campagne. Je ne sais pas ce qu’il a dans la peau, je m’arrange de manière à ne pas boire après lui.
Il croit peut-être que lorsque nous serons rentrés du front, on fréquentera, mais il se trompe.
Soyons ami à ce moment ci parce qu’il est impossible de faire autrement, mais à par ça se ne serait pas la même chose.
Lorsque tu m’enverras de l’argent, ne m’envoie pas de mandat, on nous l’a défendu.
On met dans la lettre les billets, des 5 ou 10 c’est plus pratique.
Je terminerai ma lettre ce soir car nous partons à l’abattoir. Tous les jours, nous tuons 120 bêtes environ et 60 moutons.
On n’est pas trop mal ici, nous couchons dans une grange, dans le foin, nous avons été des fois bien plus mal, nous avons touché une couverture par équipe. Ce n’est pas grand chose, tout le monde ne peut pas s’en servir, mais pas beaucoup la nuit. Vers les deux heures du matin, j’ai froid, les autres ont trouvé des sacs (…), aussi moi j’ai pris la couverture. Et je me trouve bien mieux, ça peut aller comme çà.
J’ai des souvenirs que j’ai pris à des allemands sur le champ de bataille. Je ne sais pas si je pourrai les apporter. J’apporte cela lorsque j’allais en distribution. J’ai un casque de la garde impériale, il est magnifique, un sac, une baïonnette, un équipement complet, une dizaine de chargeurs.
On ne peut pas se figurer ce que c’est que la guerre. J’ai passé sur des champs de batailles, entre autre la terre champeignoise, il y avait énormément de morts. C’était comme bientôt des pierres dans un champ, à ne pas savoir où passer, français comme allemands. J’ai vu un allemand et un allemand qui s’étaient enfilés à la baïonnette, tous deux étaient restés de bouts contre un arbre, c’est un beau tableau. Maintenant, moi je n’y fait plus attention, je prends ça tout naturel.
Lorsque tu verras Madame Pontoire ( ?) dis lui que j’ai vu son mari plusieurs fois. C’est tout juste si je le reconnaissais, il a toute sa barbe, il est noir comme un corbeau, il est du 38ème ( ?)
d’artillerie, convoi de munitions. Je n’ai pas pu lui causer, je passais en auto.
J’ai envoyé une carte à Léon en même temps qu’à toi. Tu connais ses principes, il faut y penser, s'il s'en allait, il faudrait en trouver un autre et ce ne serait pas facile. Lorsque je serai revenu, je l’expédierai mais maintenant il faut souffrir.
Tâche de faire attention à toi aussi à ne pas tomber malade, c’est le principal. Tu dois bien penser que tu e représentes tout ce… (Le reste de la lettre a disparu)